Pourquoi une crise est nécessaire

Par Steen Jakobsen, Économiste en chef Saxo Bank

L’esprit humain n’accepte pas facilement le changement. Nous sommes programmés pour rechercher la sécurité, rester dans un périmètre connu et éviter la confrontation ; en d’autres termes, éviter tout changement d’habitude dans notre mode de réflexion et nos actions. C’est particulièrement le cas sur le plan politique et sociétal, et pas seulement individuel. Au final toutefois, les maux engendrés par l’immobilisme deviennent tels que nous n’avons pas d’autre choix que de nous engager dans une nouvelle direction. C’est là que le véritable point critique est atteint. Si l’on prend le cas de l’Europe et des États-Unis, nous nous en approchons rapidement : l’insoutenable statu quo sera rejeté et un nouveau mandat pour le changement va émerger.

L’ironie, c’est que dès que ce point critique a déclenché notre démarche de changement, nous démontrons soudainement tout notre potentiel : nous devenons plus efficaces, plus consciencieux, et nous faisons preuve d’une plus grande innovation. Au point critique, nous sommes audacieux, résolus et nous prenons des risques considérables. Cela contraste fortement avec notre incapacité à prendre des risques ou des décisions après de longues phases de croissance, de création de richesse et de réussite personnelle.

Ces principes de base s’appliquent à l’Europe du Sud et aux difficultés qu’elle rencontre actuellement, puisque la crise représente l’étincelle nécessaire pour initier le changement. La Grèce, l’Espagne et le Portugal sont des démocraties jeunes nées entre 1973 et 1975, au lendemain d’une dictature. Elles se situent aujourd’hui entre l’adolescence et l’âge adulte, une transition qui requiert un nouveau sens de responsabilité.

Je considère ces trois démocraties « Club Med » comme un groupe de jeunes talentueux qui n’auraient pas encore mis leurs aptitudes à l’épreuve, et qui doivent maintenant réaliser que l’époque où ils pouvaient boire toute la nuit et être frais et dispos le lendemain est révolue. Le chômage des jeunes (plus de 50 %) et le secteur public hypertrophié (tant en termes d’effectifs que de masse salariale) détournent l’argent de l’initiative et de l’investissement dans le secteur privé.

Tout allait bien, voire trop bien depuis 1999: l’introduction de l’euro a alimenté en grande partie l’expansion économique et elle aggrave aujourd’hui la douleur de la crise depuis 2008. Les pays du Club Med profitaient de la note de solvabilité favorable de l’Allemagne et de la politique monétaire unique inadaptée de la BCE. En conséquence, les gouvernements trop dépensiers avaient accès à des taux de financement artificiellement bas. Au début de la crise, ils avaient les moyens financiers de relancer l’économie car leur situation budgétaire paraissait relativement saine (et les financements étaient bon marché). La nouvelle vague d’émissions de dette publique trouvait preneur auprès des banques et fonds de pension, qui disposaient de liquidités en quantité pour empêcher une hausse des taux de financement. Ce fut le cas au moins jusqu’à la fin 2009, lorsque l’on a réalisé que l’endettement avait atteint un point de saturation et que la BCE ne pouvait monétiser la dette comme la Fed ou la Banque d’Angleterre.

Cinq ans après le début de cette crise mondiale, les gouvernements du Club Med (et de la plupart des autres pays) ne peuvent pas renforcer leur politique de relance budgétaire car ils ont trop dépensé ces dernières années. Il devient nécessaire de moins compter sur l’État et le secteur public et de s’en remettre davantage à la micro-économie alimentée par le secteur privé, et surtout les PME. Tout pays pouvant se targuer d’un long historique de croissance et de prospérité doit sa force aux PME et à leur accès au crédit. Il suffit de résoudre ce problème, et nous aurons fait deux pas dans la bonne direction.

Les nations les plus riches du monde (la Suisse, Singapour, le Danemark, la Suède et même l’Allemagne) ont par tradition un tissu dense et dynamique de PME. Grâce à des études économiques régulières, l’UE a découvert que les PME regroupent en moyenne quasiment deux tiers des emplois dans les « pays riches du Nord de l’Europe ». Par ailleurs, 85 % de tous les emplois créés de 2002 à 2010 ont concerné ce secteur. Il faut que l’Europe adhère à cette pratique et travaille à réduire sa lourde dépendance à l’État et à l’ampleur toujours plus grande de ses programmes sociaux. C’est là le principal défi, car dès lors qu’un avantage social est accordé, il est extrêmement difficile de le supprimer, même s’il est de toute façon injustifié. Le véritable changement dont les pays du Club Med ont besoin, c’est de trouver le juste équilibre entre réduction des programmes sociaux et moins d’interventionnisme étatique.

Une crise implique également une reprise en V : la croissance commence par plonger tandis que tous les aspects de l’économie sont réinitialisés, puis elle peut rebondir avec une force encore plus grande car l’économie est désormais plus équilibrée. C’est la métaphore classique du feu de forêt : certes, des arbres sont détruits et la croissance est freinée, mais l’incendie fertilise également les sols et rend la nature plus féconde avec un potentiel renforcé de croissance future. C’est un cycle naturel.

Les nouveaux départs sont une constante dans les cycles de l’histoire, et une approche à tâtonnement reste le meilleur modus operandi pour progresser. La nation espagnole a fait faillite 13 fois au cours de son histoire, de sorte qu’elle et d’autres pays passeront des excès à l’austérité, de la croissance à la crise, du vent arrière au vent contraire, tout cela faisant partie d’un cycle. C’est la manière dont un pays réagit à ces changements qui détermine sa trajectoire de développement.

J’ai représenté ci-dessous ma version d’un modèle de crise (que j’ai appelé sans fausse modestie le modèle de crise de Jakobsen)

Un gouvernement commencera toujours par nier l’existence d’une crise (le déni) et assurera qu’elle est temporaire et provoquée par des facteurs externes. La réponse politique consiste à créer des déficits budgétaires (comme en Europe de 2008 à 2010).

Un ou deux ans plus tard, on observe une certaine stabilisation mais la crise reste d’actualité car la dynamique sous-jacente n’a pas subi de réelle modification structurelle. Les électeurs sont mécontents de leurs problèmes persistants et comme un réflexe rotulien à la crise, ils votent pour « l’opposition » : c’est ainsi que François Hollande et Mariano Rajoy ont remporté les élections, que Silvio Berlusconi a quitté ses fonctions de chef du gouvernement et qu’aux États-Unis, le Tea Party a gagné du terrain en 2010. Le nouveau gouvernement a fait de nombreuses promesses, mais il s’avère incapable d’apporter quelque changement que ce soit car il reste bloqué dans le paradigme précédent. En lieu et place de véritable changement, les taux d’intérêt sont toujours plus bas, la monnaie est dévaluée et la banque centrale assouplit considérablement sa politique monétaire. Voilà le propre de la phase de protestation observée en Europe en 2011-2012.

Ce dont l’Europe a besoin pour se tirer de l’ornière est un engagement réel en faveur du changement ; mais comme l’histoire le démontre, la classe politique continuera de passer du déni à la protestation, avant de revenir au déni dans un cercle sans fin, jusqu’à ce que la crise soit suffisamment grave pour motiver le changement.

Dans mon souvenir, c’est en 1979 qu’un mandat pour le changement a été mis en œuvre pour la dernière fois : Mme Thatcher a repris les rênes du Royaume-Uni, alors appelé « le grand malade de l’Europe », et malgré les revendications des syndicats et de l’UE, elle a apporté de profonds changements à la société britannique qui ont coïncidé avec une évolution marquée de l’état d’esprit, élément qui représente la dernière pièce positive du puzzle de la crise.

Le changement de mentalité représente la moitié des efforts réalisés pour sortir d’une crise. À partir du moment où la majorité d’entre nous surmonte l’obstacle mental et admet qu’un changement réel est nécessaire, alors les mesures destinées à mettre fin à la crise deviennent relativement faciles, et peuvent même être stimulantes. Autre point important à souligner : nous vivons dans des démocraties (même s’il n’y paraît pas quelque fois), ce qui signifie au bout du compte que nos responsables politiques nous sont redevables en tant qu’électeurs. En conséquence, pour qu’ils changent, notre attitude doit évoluer, ce qui requiert d’accepter des sacrifices nécessaires à court terme pour permettre à nos nouveaux dirigeants d’initier le changement. Êtes-vous prêts à changer ? Alors ne craignez pas la crise, et ralliez-vous à son potentiel.

Steen Jakobsen, Économiste en chef Saxo Bank

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One Response to Pourquoi une crise est nécessaire

  1. LAURENT dit :

    Votre analyse me paraît très pertinente mais y t il dans les milieux politiques de France et, plus généralement, d’Europe du Sud des forces de renouveau ? Je ne vois pas de Mme Thatcher à l’horizon. S’il y en avait une, l’opinion publique l’écouterait elle ? Je ne le pense pas. Peut-être faudra t il une ou deux décennies de marasme économique avant de voir les mentalités changer. Et espérons qu’elles changent dans un sens positif et ne débouchent pas sur le nationalisme et la guerre (comme cela s’est produit à la dernière crise de cette magnitude).

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