Les tensions sociales sont désormais un sujet tabou

Steen Jakobsen, Économiste en chef Saxo Bank

Contre toute attente, les grèves dans les rues de Grèce, du Portugal et d’Espagne ont eu très peu d’effet sur les dirigeants politiques. Cependant, cela commence à changer, comme le démontre cet article (en anglais) : l’Eurogroupe envisage le transfert de paiements directs vers la Grèce.

Les dirigeants politiques réalisent enfin que les tensions sociales rassemblent les électeurs et peuvent empêcher l’application de réformes essentielles aux besoins de financement du pays. Force est de constater que les groupes qui manifestent dans les différents pays d’Europe ne sont plus seulement des syndicats ou des fonctionnaires. Le sujet est d’ailleurs devenu un enjeu national. Une génération de jeunes a déjà été perdue, avec toutes les conséquences négatives qui en découlent en matière de productivité, d’innovation et plus généralement de perspectives dans la vie.

Le chômage chez les Européens de moins de 25 ans

Source : http://www.zerohedge.com/news/2012-11-08/europes-scariest-chart-hits-peak-scariness-levels-and-rising

Comme expliqué dans mon précédent article (en anglais) : Macro update, nous avons atteint un point de « saturation ». Néanmoins toute chose a une fin. Le programme d’assouplissement quantitatif, le manque de mobilité des électeurs, le concept de la fuite en avant, le manque de responsabilité des dirigeants politiques, et enfin l’acceptation sociale selon laquelle l’austérité et la politique monétaire accommodante sont une solution à la crise que nous traversons, sont autant d’éléments désormais révolus.

L’avenir peut maintenant revêtir deux formes :

Radicalisation : fascisme et communisme ?

Si (je dis bien si) les dirigeants politiques ignorent cet appel au « changement », alors les électeurs opéreront une radicalisation politique vers les extrêmes droite et gauche. Pour l’une de nos prévisions chocs de 2013, nous envisageons de parler d’un retour marqué du communisme en Europe de l’Est et d’une évolution vers des États plus autocratiques en Europe méridionale. En Grèce, les électeurs soutiennent déjà le parti Aube dorée et en Italie, le prochain Premier ministre pourrait être un « comique » du Mouvement 5 étoiles (je sais, ce sera probablement au moins le deuxième à occuper cette fonction… :-) Mais suivons de près Beppe Grillo, car c’est le nom de ce fameux comique).

En temps de crise, les gens s’orientent vers les extrêmes. Cependant, le point positif (voir l’article « Pourquoi une crise est nécessaire ») est que la situation ne peut pas vraiment empirer davantage car la crise actuelle est générale. Elle conjugue en effet des crises bancaires, économiques, politiques et sociales.

Les tensions sociales dictent la politique : de lourdes pertes sont à prévoir

Si les responsables politiques abordent la question du changement nécessaire, leurs choix auront des conséquences financières majeures. N’oublions pas qu’en adoptant toute mesure destinée à réduire les tensions sociales, les gouvernements devront assumer des pertes sur les garanties et les prêts qu’ils ont accordés à la Grèce et d’autres pays.

Cela ne sera pas bien accueilli par l’Allemagne, où une réduction de 50 % des prêts à la Grèce aurait un coût total de 17,5 milliards d’euros, soit exactement le montant qui permettra au gouvernement allemand d’équilibrer son budget en 2014 ! Je doute que Mme Merkel se prête au jeu.

Par ailleurs, si un ou deux pays obtiennent cet assouplissement des conditions (sous forme d’un report des délais imposés pour engager des réformes et d’une baisse du taux nominal), le FMI, la BCE et les gouvernements des pays européens devront comptabiliser de lourdes pertes dans leurs budgets. Quelques pays subiront également un coût supplémentaire car ils devront se tourner vers les marchés pour lever des capitaux et payer plus que les taux réduits dont la Grèce et d’autres bénéficient.
Le fait d’accepter ses pertes serait une étape majeure pour l’Europe. La dette et le fardeau qu’elle représente étant désormais communs, il faut maintenant démocratiser la perte pour sauver ce qui reste de l’Europe et essayer de stopper l’évolution du paysage politique vers les extrêmes.

Le chômage et les tensions sociales pourraient être les nouvelles grandes priorités qui dictent les décisions politiques, mais le coût de ces mesures sera considérable pour les contribuables, notamment dans les pays prudents du Nord de l’Europe. Est-il opportun de changer la donne ? J’en doute, mais c’est un pas dans la bonne direction et cela prouve une nouvelle fois qu’une crise grave est nécessaire pour susciter le changement.

Steen Jakobsen, Économiste en chef Saxo Bank

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